Chère musique classique,
Je t’écris parce que je t’aime bien malgré tout.
Et parce que je refuse de te laisser là où tu es coincée.
Je te vois dans des lieux où il faut se tenir droit, se taire, comprendre vite et faire des phrases pleines d’adverbes.
(Oui Madame oui Monsieur, tic tac fait le métronome... Oui parfaitement , cette interprétation d’une rigueur métrico-polyphonique tout à fait beethovénienne mais sans le côté un peu trop romantico-émotif...articulait les tensions harmonicomodulantes avec un rubato calculé au millième de seconde, permettant d’apprécier la subtilité thématique du fragment quasi-symphonique... )
Pitié ! Taisez vous.
Très tôt, j’ai appris qu’être pote avec toi ne suffisait pas : il fallait prouver.
Prouver qu’on était à la hauteur.
Prouver qu’on avait les codes.
Prouver qu’on méritait de pousser la porte.
On a appelé ça l’exigence.
Mais l’exigence, ce n’est pas l’exclusion.
Car toi, tu n’es pas que dans ces espaces verrouillés. Tu es présente dans des lieux traversés par la vie. Tu as circulé entre les classes sociales, les corps, les conflits, les croyances, les mouvements de l’Histoire.
Tu as été jouée pour des gens qui n’avaient pas le bon vocabulaire adoubé pour te commenter, mais qui n’avaient aucun doute sur le fait que tu leur appartenais.
Ce qui t’a enfermée, ce n’est pas ta complexité.
C’est la confiscation.
On t’a transformée en marqueur social.
En outil de distinction.
En territoire réservé à celles et ceux qui savaient déjà.
Et il faut le dire clairement : ce n’est pas neutre. C’est politique.
L’éducation populaire, dans ce contexte, n’est pas un supplément d’âme, de charité ou de bienveillance. C’est un contre-pouvoir.
Un refus de laisser la musique classique servir à trier.
Un refus de confondre transmission et sélection.
Un refus de faire passer la domination culturelle pour de la rigueur artistique.
Quand je parle pendant un concert, quand je raconte plutôt que je n’explique, quand je choisis de jouer des œuvres qui ouvrent, qui éparpillent des messages, plutôt que des œuvres qui impressionnent, je ne fais pas de la médiation. Je reprends un espace qui a été accaparé.
Je ne veux pas te simplifier.
Je veux faire disparaître les gardiens des portes du temple.
Je veux que l’émotion cesse d’être conditionnelle.
Je veux que l’écoute cesse d’être une compétition.
Je veux que personne n’ait à se demander s’iel est « légitime » pour être touché·e, pour écouter, pour aller à l’opéra ou à la philharmonie.
Et c’est là que tu redeviens dangereuse !au bon sens du terme.
Quand tu ne sers plus à distinguer, mais à relier.
Quand tu ne valides plus des positions sociales, des pseudo-positions de sachant·es, mais que tu les court-circuites.
Quand tu redeviens un lieu de friction, de pensée, de sensibilité et de beauté partagées.
(Et dans l’enseignement, c’est exactement la même lutte.
Il ne s’agit pas d’ouvrir un peu la porte, mais de l’enfoncer et d’en changer les serrures.
De retirer la musique des mains de celleux qui s’en servent pour fabriquer de l’élite.
De refuser que la transmission soit un outil de tri social.
De rendre la musique à tout le monde ...et ce n’est pas une faveur, mais un droit.)
Je continue à jouer. Inlassablement.
Mais pas pour perpétuer un héritage figé.
Je joue pour déplacer, déranger, redistribuer.
Avec exigence.
Et avec la certitude que la musique classique n’a rien à perdre à être reprise par celleux à qui on l’a trop longtemps refusée.
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