Musique , numérique... et basta!

Publié le 8 février 2026 à 13:12

Nos mains disparaissent. Oui.

Oups m'avez bien lue. On nous répète que le numérique est un progrès.Plus rapide. Plus efficace. Plus moderne.

Et surtout : INÉVITABLE.

 

Ce progrès s’accompagne d’un détail qu’on préfère ignorer :

Nous utilisons de moins en moins nos mains comme des organes pensants.

 

Mais pas de panique : on clique et on tape très très bien et de plus en vite même. 

 

Écrire à la main est lent. Lire un livre papier est encombrant.

Tourner des pages ne produit aucune donnée exploitable. 

Tout cela doit donc finir à la poubelle. 

Hannah Arendt parlait déjà d’un monde où l’action humaine est progressivement remplacée par des processus automatiques ("La Condition de l’homme moderne", foncez le lire , promis ce ne sera pas du temps perdu )

Le numérique n’a rien inventé : il a simplement accéléré la mise à l’écart du geste inutile, celui qui ne sert à rien d’autre qu’à comprendre, sentir, mémoriser. Pourquoi faire ? On a le G multicolore et les IA dans la poche. Pas besoin. 

Un clavier, c’est parfait :un mouvement minimal, reproductible, standardisé.

Une lettre = une pression.

Toutes les lettres = la même pression.

La main n’a plus besoin de savoir et comprendre ce qu’elle fait.

Elle obéit.

Les neurosciences sont pourtant claires : écrire à la main active davantage de zones cérébrales liées à la mémoire, à l’apprentissage et à l’organisation de la pensée que la frappe au clavier.

 

Mais l’écriture manuscrite pose un problème majeur : elle RÉSISTE A L'OPTIMISATION.

Elle est lente. Imparfaite. Parfois moche . Et elle appartient à chacunE. Elle provoque des émotions. :  " Oh le carnet de recettes de Mamie, je reconnais son écriture " . Les dates où les infos au dos des photos avec l'écriture de Mamie, papy ou qui sais je provoquent souvent plus de remous que la photo en elle même. On ressent dans la mémoire les cartes d'anniversaire reçues, les petits mots, ...

Exactement ce qu’une société productiviste ne peut pas se permettre, et ne veut pas nous permettre.

 

On en est à lire sur les écrans..On appelle encore ça « lire », mais c’est un abus de langage.

 

La lecture numérique favorise le balayage visuel, le zapping, la fragmentation de l’attention. Plusieurs études montrent une diminution de la lecture profonde et de la capacité d’analyse sur écran. Ce n' est pas moi qui le dit parceque je suis une vieille peau amoureuse des livres, c'est Maryanne Wolff ,neuro scientifique dans  Reader, Come Home: The Reading Brain in a Digital World .

 

Mais peu importe : on lit PLUS et on comprend moins.

 

Tourner des pages, sentir l’épaisseur d’un livre, se repérer physiquement dans un texte.. tout cela disparaît. Le corps n’a plus rien à faire. Il gêne. Il n'est pas optimisé. Beurk. 

Moi je joue au piano et j'apprends ça aux autres. À jouer et comprendre. Et je l'observe au quotidien ce scandale sanitaire corporel.

Une société saturée d’écrans réduit  :l a variété des gestes, la finesse des mouvements, la dissociation des doigts, la mémoire corporelle.

 

Chez les enfants, le lien entre temps d’écran et baisse de la motricité fine est désormais bien documenté. Chez les adultes, on préfère parler d’ergonomie. No comment. 

 

Le résultat est le même : des mains de plus en plus pauvres gestuellement.

Alors au piano...

L’indépendance des mains au piano n’est pas une abstraction romantique. C’est une compétence corporelle construite.

 

Elle repose sur :une culture du geste fin,une dissociation motrice, une mémoire incarnée.

" Les doigts sont au service de la note et de la phrase musicale" disait Alfred Cortot . On tient un truc là. 

Quand le quotidien n’exige plus rien des mains , à part cliquer, scroller et taper, on affaiblit mécaniquement ce socle. Ensuite, on s’étonne que la mémoire corporelle flanche, que le geste se crispe, que le contrôle prenne le dessus. Enfin on s'étonne...

 

Le musicien n’est pas une exception. Il est un révélateur

 

On continue à dire que le numérique est un outil. C’est faux.

Comme l’industrialisation au XIXᵉ siècle, il façonne les corps. Comme le taylorisme, il normalise les gestes. Comme toute technologie dominante, il impose une vision du monde.

Un monde où : le corps est un frein, la lenteur est une faute,  le geste inutile est suspect et " à optimiser" .

Michel Foucault parlait de corps « disciplinés ». Le numérique produit des corps désincarnés. 

 

Résister n’a rien d’héroïque.C’est presque ridicule.

Écrire à la main. Lire sur papier. Annoter, raturer, salir. Jouer au piano. Gommer une partition. 

Des gestes sans valeur marchande.Donc subversifs. On en est là. 

 

Refuser de déléguer intégralement notre intelligence aux interfaces, ce n’est pas être nostalgique. C’est refuser l’appauvrissement ... et de devenir cons. (Voilà je l'ai dit. Et tant pis pour la propreté du texte)

 

Nos mains ne sont pas faites pour glisser sur du verre et taper sur du plastique toute la journée. Elles sont faites pour apprendre, hésiter, se tromper, mémoriser.

Une société qui transforme les mains en simples périphériques prépare des individus plus dociles, plus abstraits, plus facilement remplaçables.

 

Au piano, je vois très bien ce qui se passe quand le geste devient abstrait, quand la main n’est plus portée par une mémoire profonde mais surveillée, contrôlée, corrigée en permanence. Le toucher se durcit. L’indépendance des mains devient fragile. La peur s’invite là où, auparavant, le geste savait.

 

Ce n’est pas un problème de travail.

C’est SEULEMENT un problème de rapport au corps.

 

Quand le quotidien n’exige plus rien des mains , le piano devient parfois le seul endroit où on leur demande soudain d’être intelligentes, fines, autonomes. C’est violent. Et profondément incohérent. Erreur système hurle le cerveau . 

 

Écrire à la main, annoter une partition, tourner des pages, raturer, sentir … ce ne sont pas des détails à la pratique musicale. . Ce sont des gestes entretiennent une continuité entre le corps et la pensée.

 

Je crois de moins en moins aux solutions purement techniques ( et encore moins au bullshit newage " tu attires ce que tu mérites" ) aux problèmes de mémoire, de contrôle ou de trac.

Et de plus en plus à cette idée simple : le corps ne peut pas être intelligent une heure par jour seulement.

 

Le piano ne répare pas tout.

Il révèle.

 

Ecrire à la main, lire sur papier, ralentir, résister à l’abstraction permanente ,ce sont des choix minuscules, presque dérisoires. Mais ce sont aussi des manières de ne pas laisser nos mains devenir étrangères à ce qu’elles savent faire.

 

Et au passage, de retrouver un jeu plus libre. Et pas que. 

 

 

 

 

Et oui. J'ai écrit cette note de blog sur un carnet avant tout. 

Avec un café pas en capsules/dosettes. Un qui n'est pas non plus standardisé et qui demande à mes mains de mouliner puis de transvaser le café, l'eau ....

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